Cher papa,
Quand tu es né, c’était la guerre. Ça commençait bien ! Ton papa, Alexis était prisonnier en Allemagne : un voisin, bien intentionné, l’avait dénoncé car il ne s’était pas présenté pour partir au service de travail obligatoire (le S.T.O.). Ta maman, Andrée était enceinte, toute seule avec ton grand frère, Aimé. Alors à ta naissance, pour mieux s’occuper de toi, elle le confia à ta grand-mère qui avait une ferme. C’est pour cela que tu ne fis la connaissance de ce grand frère qu’à l’âge de 4 ans, à la fin de la guerre, au retour de ton père, une fois la famille réunie.
Mais cela ne dura pas très longtemps. À la naissance de Michel, ton premier petit frère, tu avais alors 6 ans, tes parents, qui te trouvaient trop turbulent (aujourd’hui ils auraient sans doute dit hyperactif), t’envoyèrent chez ta tante Joséphine qui t’adorait tellement qu’elle aurait bien aimé t’adopter ! Un sacré bout de femme ! Une femme de caractère, amoureuse de la terre et des histoires qui cultivait toutes sortes de fruits dans un jardin-verger extraordinaire.
La légende dit qu’elle distillait de l’eau de vie et des alcools de fruits en douce, pendant la guerre, sous le nez des occupants, et qu’à cette époque-là ayant essayé la distillation d’un alcool de pomme de terre, certains ont frôlé de peu, en le goûtant, la cécité si pas la mort !
C’est chez elle que, chaque soir, petit garçon, tu écoutais, fasciné, Joséphine qui racontait à une assemblée de familiers et de voisins, des histoires et légendes plus effrayantes les unes que les autres. Et toi, le sensible, l’imaginatif, tu étais si effrayé que tu en perdis le sommeil au point d’en tomber malade car, nuits après nuits, tes rêves s’étaient peuplés de scènes cauchemardesques et tu ne voulais plus dormir. À cette époque, la notion de psychologie enfantine avait encore beaucoup de chemin à faire dans les familles…
Mais les histoires n’étaient pas les seules responsables de ton mal-être. À 6 ans, tu allais bien sûr à l’école. Et là, c’est sœur Adélaïde qui te terrorisait. Pour te punir, toi, « l’insupportable garnement », il y avait les habituels châtiments corporels, bien sûr. Mais le plus traumatisant pour toi était qu’elle t’enfermait des heures durant dans un placard sans lumière où tu te retrouvais alors en compagnies de tes cauchemars. Sœur Adélaïde, des années plus tard, lira-t-elle Dolto, qui sait ? Mais, peut-être, est-ce ce souvenir d’enfance qui, soixante ans plus tard, te fera lire, relire et adorer la saga d’ « Harry Potter », l’histoire de cet enfant enfermé dans un placard sous l’escalier.
Vers l’âge de 8 ans revenu au sein de ta famille, c’est une méningite qui te plongea dans le coma et qui fit craindre le pire à tes parents. Voilà encore une expérience qui laissera des traces indélébiles. Mais, deux et trois ans plus tard, cela ne t’empêchera pas de devenir le grand frère de service, à la naissance des plus jeunes, Claude et Jean-Pol. Aidant sur tous les fronts : tu pouponnes, tu berces, tu changes les couches, tu nourris et tu surveilles. D’où, sans doute, ton expertise quand tu es devenu papa, 12 ans plus tard.
Mais avant de devenir papa, tu avais encore un peu de chemin à faire, il fallait que tu rencontres celle qui allait changer ta vie : Bernadette, ton grand amour, la grande affaire de ta vie ! Pour cela, tu as dû passer par le service militaire, toi, le rebelle, l’antimilitariste, tu devais marcher au pas ! Tes rebuffades et éternels conflits avec un certain sergent-chef te feront passer des jours au cachot prolongeant d’autant la durée de ton service… Mais c’est grâce à cela qu’un jour, vous vous êtes rencontré au mess car elle avait trouvé un poste au sein de la caserne où tu séjournais, et ce très peu de temps avant le terme de ton service prolongé. Comme quoi…
Tu raconteras plus tard, en grand romantique que tu es, que ce fut un véritable coup de foudre, qu’au premier regard vous avez su tous les deux que vous étiez fait l’un pour l’autre ! Puis, en apprenant à vous connaître, tu as découvert qu’elle aussi avait eu une enfance douloureuse et même plus dramatique que toi puisqu’elle était orpheline de mère depuis l’âge d’un an et de père depuis ses 15 ans. Chassée de la maison familiale en pleine guerre par sa belle maman, elle fut envoyée chez sa tante Nelly. Elle aussi avait donc eu sa « sœur Adélaïde » qui l’avait terrorisée sous la forme d’une horrible tante comme on en voit dans les romans. Votre histoire à chacun vous a rapproché, et, c’est ainsi, que vous êtes tombés amoureux, malgré toutes les différences qui auraient pu vous séparer dont une de taille : elle était de 16 ans ton aînée ! Et à l’époque, on ne parlait pas encore de cougar, loin de là ! Vous étiez un couple atypique à bien des égards. Mais vous étiez deux êtres indépendants, libres dans vos actes et vos pensées et surtout heureux de vous être trouvés.
C’est ainsi, qu’un jour, vous vous êtes mariés. Comme vous aviez envie de recommencer une nouvelle vie, vous êtes partis pour la Côte d’Azur, à Nice plus exactement. Vous aviez le projet de vous lancer dans la culture des oranges. Ce qui, avec le recul, peut sembler étrange pour quelqu’un qui exprimera plus tard, comme tu l’as fait, son aversion totale pour le jardinage, la chaleur et la mer… Mais que n’aurais-tu fait par amour ? Finalement, une fois là-bas, après être devenus parents pour la première fois, vos familles vous manquaient trop, à tous les deux, vous vous sentiez déracinés. Et puis, la mer, le soleil tout ça, ce n’était vraiment pas ton truc ! Alors vous êtes revenus en Belgique, à Bruxelles et quelques temps plus tard tu es devenu une deuxième fois papa.
Tu as été un papa doux, aimant et respectueux. Dolto et toi, vous vous seriez bien entendu, ça, c’est sûr ! Tête de mule, parfois de mauvaise foi mais jamais autoritaire, ce qui t’intéressait en tant que père c’était la transmission, le partage de tout ce que tu aimais, de tout ce que tu trouvais important, et ce, dès le plus jeune âge. Tu as nourri et bercé tes enfants sur du Georges Brassens, les Frères Jacques, Boris Vian, mais aussi sur des airs d’opéra ou des opérettes car la musique avait une grande place dans ton cœur. Une journée sans bonne musique, n’était pas une bonne journée !
Tous tes samedis après-midi, tu les passés à la petite bibliothèque du quartier pour faire découvrir à tes enfants tout ce qui te passionnait : la bande dessinée, la littérature, la science-fiction, le fantastique, la mythologie, l’Histoire. Avec l’oncle Luc, tu parlais (et l’écoutais parler surtout) des livres que vous échangiez, traitant des mystères non élucidés, des manuscrits de la Mer Morte, des prophéties de Nostradamus et bien d’autres choses encore. Tu étais sûr que nous n’étions pas seul dans l’Univers et tu parlais des Extra-Terrestres. Tu aurais voulu être archéologue, alors, tu lisais tout ce que tu trouvais sur les civilisations disparues et ce que tu découvrais, tu le partageais. Mais toujours discrètement, sans pontifier ni ennuyer ton monde. L’amour des livres et de la connaissance, la curiosité furent tes moteurs de toujours, toute ta vie durant. D’ailleurs, ces dernières semaines tu visionnais encore des documentaires sur l’espace et le système solaire, comme ça, juste par curiosité, juste parce que c’était beau et mystérieux.
Mais, la famille, la musique et la culture n’étaient pas tes seuls moteurs bien sûr. Il n’y avait pas un jour où tu ne retrouvais pas tes amis. L’amitié à toujours eu une grande place dans ta vie, tu aimais être en lien avec les autres. Rire, passer de bons moments en leur compagnie, faire la fête avec eux, mais aussi les soutenir quand il fallait, tu as toujours eu besoin de te sentir utile et tu trouvais normal d’aider ceux qui avaient plus de difficultés que toi. C’était peut-être ta façon à toi de lutter par petits gestes contre les injustices qui t’ont toujours particulièrement révolté et pu te mettre en colère. Mais jamais sans humour et dérision, ta marque de fabrique qui ne te quittera jamais, même aux pires heures de ta vie.
Tu aimais et prenais soins de tes proches, mais pas seulement. Tous ceux qui t’ont connu savent ton amour pour les animaux, chiens, chats, oiseaux de ton jardin et tous les autres. Bien des chiens de ton entourage te sont d’ailleurs reconnaissant pour toutes les balades que tu leur fis faire lorsque leurs maîtres en étaient empêchés.
Tu laisseras le souvenir d’un homme bon, attachant et généreux à tous ceux qui t’ont connu et un vide immense dans le cœur de ceux qui t’ont aimé. Mais comme aurait dit Georges Brassens, « Quand on aime les gens, ils meurent bien sûr. C’est-à-dire qu’ils s’absentent un petit peu. »
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